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21 juil. 2008 13h59
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Ayant la possibilité d'insérer des bandes sons Youtube, je vous propose la relecture du grand navire, dans les conditions où il fut écrit, c'est une redite certes mais cette fois-ci vous pourrez associer musique des mots et celle des notes.
C’était un grand navire, et il partit du levant, ou peut être du couchant, on ne sait plus, ce que l’on sait pourtant c’est qu’il partit par une nuit de grand vent, sur un grand océan, un océan de lait, de sang, ou de larmes, mais plus sûrement d’eau saline… nul ne s’en souvient vraiment. Est-ce bien important de savoir sur quel océan le navire s’engagea dites moi ?
De quel port largua-t-il les amarres, ce grand navire ? Est-ce bien important de le savoir ? Il partit avec à son bord des hommes et des femmes, et bien sûr des enfants, des enfants de ceux-là…. là est la seule importance, n’est-ce pas ? Il paraît qu’il y avait un accordéoniste qui était du voyage, d’autres parlent d’un violoniste, et d’aucuns affirment qu’il y avait les deux. D'orchestre cependant il n'y en avait point, cela chacun en est certain. Mais qu’importe de savoir vraiment qui accompagnait ces gens, sur ce grand navire ? Car c'est le grand océan et ses vagues terribles qui allait les faire danser ces hères en guenilles... ces hommes et ces femmes égarés... et leurs enfants dépenaillés. Les ballotter dans la danse entêtante du roulis, dans le chahut des ondes gigantesques et impitoyables, jusqu’à vomir la peur et leur âme par-dessus le bastingage.
Si l’on écoute bien ceux qui racontent, on leur entendra dire qu’il y avait aussi des mouettes dans le ciel, et des embruns de sels, des vagues aux hautes crêtes, et le bruit de l’étrave métallique, qui, à grands coups de bélier, fendait le mur ondoyant de la houle. Et pour ceux qui étaient à la poupe, ils pouvaient admirer les remous de hélices qui brassaient l’océan avec une force impavide… des remous de lait, de sang, de larmes... ou d’eau saline plus sûrement. D’autres qui en rajouteront, vous parleront des fumées noires que crachaient les hautes cheminées du grand navire, et qui se mêlaient à l'obscurité des cieux bien après l'horizon, telles une écharpe de brume épaisse... de la pluie d’or et des effilochures du crachin marin qui se déposait sur les hublots, du salut de la proue à la mer comme un pénitent que se dodeline et psalmodie sa prière, mais tout cela n’ajoutera rien à l’histoire ... n’est-il pas ?
Oui... c’était un grand navire, par un soir de pluie d’or dit-on, qui partit de là-bas pour aller ailleurs, emportant en son sein des gens, des gens qui cherchaient un quelque part qui n’était plus ici ou là. Ceux qui s’en souviennent, et ils sont peu, ne savent plus dire si c’est la pluie qui était d’or, ou les larmes des passagers qui brillaient à la lueur de la pleine lune. Mais est-ce bien utile de le savoir ? De savoir s’il pleuvait ce soir là de l’or ou de l’argent ? Des pièces, des pétites ou des perles de sel? Qu'importe de savoir si le trésor tombait du ciel, ou s'il était enfoui dans l'espoir des gens et suintait de leur attente? Mais peut être, n'était ce qu'une pluie de grand vent, aux reflets argentés dans une nuit de lune pleine, à la brûlure saumâtre et la caresse vive?
Et il vogua ce grand navire des hommes, jour après jour, et parfois, dans la profondeur de la nuit, l’on pouvait entendre, entre les à-coups de la houle sur la proue et la pulsation lente des machines, le fredon des prières, comme venu du dedans du ventre de cet espoir flottant, le bourdon des angoisses de ce peuple en fuite. D’aucuns affirment que c’était la plainte de l’accordéon qui se laissait entendre, tandis que d’autres, pas les plus nombreux, sont sûrs que c’étaient les sanglots du violon qui leur parvenaient. De là à dire que les deux instruments pleuraient ensemble, d’aucuns osent le penser. Mais est-ce bien important que de savoir cela ? Que de savoir si le violon sanglotait en compagnie de l'accordéon? Tout ce qu'on l'on peut affirmer, c'est que chaque nuit quelqu'un pleurait.
Et chaque matin, bien avant l’aurore, et même l’aube, ce bref crépuscule de la nuit, avant que les enfants ne se réveillent, et que les femmes encore ensommeillées ne s’enviennent dénouer leurs cheveux dans le vent… qu'elles ne dénudent leur poitrines engorgées de lait pour calmer la faim de leurs petits... sans bruit, sans paroles, dit-on, les hommes, tels des ombres silencieuses, remontaient à la queue leu leu sur le pont, les bras chargés des morts de la nuit, pour les offrir, enveloppés, dans le sillage du bateau, au grand appétit des vagues. C’est ce que racontent, ceux qui se souviennent, de ce que ceux qui disaient l’avoir vu, leur ont raconté, quand ils vivaient encore assez, pour se souvenir de l’avoir vécu.
On ne sait pas où a accosté ce grand navire, parti une nuit de pluie d’or, sur un grand océan, une mer de lait, de sang ou de larmes... mais d’eau saline plus sûrement. A-t-il un jour touché terre, coulé, remonté une embouchure, découvert une île déserte, un continent oublié ou une terre inconnue ? Nul ne peut le dire au vrai. Personne ne sait si tous les hommes ont fini par jeter par-dessus bord, matin après matin, les vieillards, puis les femmes aux seins lourds, aux cheveux dénoués, et enfin les enfants hâves trépassés… s’ils ont fini par s’entredévorer, dévorer par la faim, ou s'entretuer, poussés par les démons intimes qu’ils avaient malheureusement embarqués ? Au juste nul n’est vraiment sûr, et plus personne ne s’en souvient de ce qui s’est passé vraiment sur ce grand navire, parti un jour, plutôt une nuit, du levant, ou du couchant… mais est-ce important de le savoir ? Peut être a-til fait demi-tour, ou alors continue-t-il son voyage ce grand navire, sur le grand océan, de lait, de sang, ou de larmes... mais d'eau et de vagues salines plus sûrement.
Tendez l’oreille les soirs de grand vent, quand la houle cogne contre les étraves métalliques, et que les mouettes dansent immobiles dans le ciel obscur… peut être alors entendrez-vous un fredon, un murmure de la nuit, la voix d’un vieil homme vous raconter l’histoire du grand navire parti du levant, ou peut être du couchant, sur une mer de lait, de sang ou de larmes…mais d’eau saline plus sûrement. Vous narrer l’épopée de ces gens embarqués pour un ailleurs, partis à bord d'un grand navire, sur un grand océan, un soir de pluie d'or ou de nuit chagrine, parce qu’ici et là-bas il n’y avait plus ... de lendemains possibles... et des aujourd'huis trop pesants.
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